04.06.2008
Portrait d'un Ultra
Le 2 novembre 1808 naissait, dans un petit village de Normandie, Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, futur Connétable des Lettres et dandy impénitent. Cette année 2008 marque donc le bicentenaire de cet écrivain majeur de la littérature française.
Si Barbey se doit de figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom, il figure en bonne place dans la nôtre, et ce pour plusieurs raisons. Enumérer succinctement certaines d’entre elles est sans doute nécessaire. Par sa normannité tout d’abord, il s’inscrit dans le cercle de ces écrivains enracinés qui, ne reniant rien de leurs origines, acquièrent par ailleurs une universalité curieusement inaccessible à la pensée de l’apatride moderne. De plus, il est fondamentalement opposé à la funeste fable du Progrès et à ce monde industriel où l’argent est roi et la quantité le dogme officiel. Il n’hésite pas non plus à s’affirmer l’adversaire du principe utopique d’égalité qui ne répare aucune injustice et favorise le nivellement par le bas. Dandy chic, esthète absolu, il reste un aristocrate quelque peu perdu dans l’uniformité effrayante du « stupide XIX° siècle » selon l’expression consacrée de Léon Daudet.
Véritable personnage aux multiples facettes, d’Aurevilly cultive le dandysme non par goût éphémère pour une mode, mais bien par convenance avec une attitude permettant d’afficher le mépris avec raffinement et surtout de se démarquer du commun. Pourtant Barbey fut un temps farouchement républicain, et il crut aux idoles tutélaires de la Révolution. Il le confesse : « La Démocratie est la souveraineté de l’ignoble. On peut m’en croire, moi qui l’ai aimée et dont l’amour a été tué par le dégoût. » Du jeune romantique né avec la gloire de l’Empire, subissant la demi-monarchie philipparde, on peut croire à une exaltation sincère pour les idées nouvelles qui avaient ébranlé l’Europe. L’application quotidienne de ces principes, la réalité en somme, déçut beaucoup d’idéalistes. Parmi ceux-ci, il faut bien placer M. Barbey qui reprendra sa particule et sa canne dès 1838, au final plus convaincu par l’analyse maistrienne.
Dès lors, l’auteur des Diaboliques ne changera plus vraiment d’opinion, même s’il conservera toujours une lucidité et une franchise aussi aiguës pour son camp que pour ses adversaires. « Qu’y a-t-il de plus bête que les royalistes, si ce n’est les catholiques ? » n’hésitera-t-il pas à dire avec une ironie mordante. Il amorce à partir de ces années un retour progressif à ses racines religieuses et politiques à travers notamment l’histoire de sa famille et des lieux de son enfance. Barbey sent à nouveau le sang bouillonnant de ses ancêtres dans les veines et le vent des landes souffle avec force à ses oreilles. La « double poésie de l’inculture du sol et de l’ignorance » des terres normandes donne une nouvelle inspiration à ce mystique tourmenté par la perception quasi sensible du Bien et du Mal. Ce cheminement arrive à son terme en 1846 lorsque le natif de Saint-Sauveur-le-Vicomte revient officiellement au catholicisme et au légitimisme. Trois ans après, il nourrit le projet ambitieux d’une saga romanesque qui s’intitulerait Ouest ; saga entièrement ancrée comme il se doit au cœur de cette Normandie des croyances et des traditions d’où sortiront L’ensorcelée et Le Chevalier des Touches. A la même époque, le comte de Gobineau cherche aussi à renouer ses racines en s’inventant une généalogie hypothétique avec un chef Viking. Le résultat littéraire est malheureusement décevant de la part de l’auteur des Pléiades, apparemment plus inspiré par l’Orient et son vécu.
Polémiste catholique, défenseur intransigeant du trône, dandy stoïque et mondain, écrivain sulfureux… On ne sait quel qualificatif convient le mieux à l’inspirateur et au maître de Léon Bloy. Celui dont il fut écrit par un de ses détracteurs qu’il « pensait comme M. de Maistre et écrivait comme le marquis de Sade », ne s’encombre guère des préjugés d’un siècle à la fois dévoyé et puritain. Face à l’hypocrisie naturelle de la société, il répond non par le cynisme, mais par une singularité chevaleresque, marque d’un esprit aristocratique. Parfois il est vrai, il s’aventure loin dans la bataille des passions, mais il est seul et sa témérité n’engage que lui. Ce franc-tireur préfère risquer beaucoup pour jouir de la liberté du combat sans merci. Jamais il ne réclame la pitié, et jamais il ne l’accorde. Demandez donc aux Hugo, aux Zola, accusés de commettre des « omelettes de démagogie » et des « boursouflures démocratiques », ainsi qu’à Tocqueville, « eunuque de naissance »…
Croisé contre le matérialisme, « philosophie de la digestion et du fumier », Barbey d’Aurevilly avance face à ses ennemis avec la vérité comme épée et sa seule fierté pour armure. Néanmoins il se sait le combattant infatigable d’une cause perdue. Mais du moins cette situation a-t-elle un immense avantage. Elle pousse celui que Lamartine nommait « le duc de Guise de notre littérature » à se réfugier dans une redoute spirituelle résistant aux assauts insidieux et lassants de la modernité. D’ailleurs ce vieux seigneur, aux ambitions militaires déçues, considère son absolutisme aussi bien que son catholicisme comme un « haut balcon d’où l’on peut cracher sur le monde méprisé ». Toujours on retrouve chez lui l’orgueil presque salvateur, mais il sait que la fierté humaine ne peut rien « sans deux petits bouts de bois réunis en croix ». C’est pourquoi il combat sur les deux fronts.
Roc intrépide au milieu de la « marée montante de la démocratie » (Baudelaire), il s’oppose sans faillir autant au progrès technique qu’aux idées nouvelles qui n’ont qu’un résultat : l’uniformisation et la généralisation du vulgaire. Ce combat est aussi et avant tout esthétique pour ce maître-dandy. Partout où il le peut, il valorise l’esprit aristocratique et moque ce nouveau monde de bourgeois dont il dit : « Ce n’est pas moi qui ai fait injure de ce mot de bourgeois, ce sont eux-mêmes. Ils sont cupides, exploiteurs, badauds, moraux sans religion, badauds et bêtes – emphatiquement bêtes – est-il rien de plus grotesquement odieux ? » Et quelle meilleure représentation de ce monde rêvé par les petits affairistes que l’Amérique ? Notre cher Connétable l’a en sainte horreur. Le génie industriel des Américains et leur modèle de démocratie marchande sont pour lui des causes d’abjection et non d’admiration. Un peuple de comptables voué au machinisme ne peut que manquer cruellement de spiritualité. C’est pourquoi le Barbare dépassera toujours le Yankee, car il déborde de jeunesse et de spiritualité régénératrice. Dès 1838, il dénonce la « politique atroce du gouvernement contre les Peaux-Rouges ». Mais déjà ce visionnaire n’était pas écouté et était bien seul. Au final, c’est peut-être la grande constante de la vie de cet anticonformiste : la solitude. En effet comme le souligne Baudelaire, « les pions n’aiment pas les pionniers ». De toute façon, l’opposant acharné de la médiocratie n’a guère besoin de l’admiration de ceux qu’il méprise, et lucide il écrit : « J’ai trois choses qui m’empêcheront toujours d’arriver : de la conscience, des doctrines et une plume qui ne se ploie pas aux bassesses ».
De grandes leçons et un plaisir inégalable sont à puiser dans les œuvres de ce prophète du passé.
JI Rouen
23:10 Publié dans Panthéon normand | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : barbey d'aurevilly, normandie, bicentenaire, dandysme, anticonformisme, aristocratie
15.05.2008
Qualité !
"SI NOUS NE SOMMES PAS LES MEILLEURS NOUS N'AVONS PAS DE RAISON D'ÊTRE"
"Ainsi parlaient les derniers chavaliers. Ainsi devons-nous parler... N'en déplaise aux esprits simples, ce sont les chefs et les minorités qui font l'histoire. Mais nous devons respecter les lois de notre solitude. Répondre à l'idée de masse par l'idée d'élite. Résister à "l'Administrationisme" par l'idée de hiérarchie des hommes et des faits. Reprendre de fond en comble la conception même des rapports sociaux, construire d'abord notre royaume en nous-mêmes, en respecter les lois parmi nous. Nous sommes des croyants et non pas des agitateurs... On ne réveille des affaiblis que par la force et la volonté tenace. On ne sort de la vulgarité un peuple qu'en lui lançant des mots d'ordre un peu élevés. Ne courant ni après une situation ni après un bulletin de vote, nous n'avons pas de concessions à faire. Nous sommes trop pauvres pour accroître notre fortune. Trop certains pour redouter l'échec des premières années. Notre faiblesse même nous impose de tendre à devenir sans trêve moralement supérieurs. (...) Affirmant par notre nom même d'où nous venons nous ne devrions plus maintenant nous soucier que de savoir où nous irons. Et de l'affirmer. Et de le réaliser. Etant la jeunesse nous sommes l'avenir. Cette affirmation banale n'est sans doute pas inutile... Si nous voulons agir selon notre volonté et ce que nous nommons notre "mission", alors QUALITE d'abord et en tout."
Jean Mabire in Viking, Cahiers de la jeunesse des pays normands
19:12 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean mabire, qualité, aristocratie, formation, idéal, chavalerie

























